Pourquoi les croyances peuvent être difficiles à changer ?

Pourquoi les croyances peuvent être difficiles à changer ?

Les biais cognitifs et biologiques expliquent pourquoi les faits restent insuffisant pour changer une croyance. 

Notre vision du monde se constitue pendant l'enfance par notre socialisation dans un contexte culturel particulier. Nos convictions sont renforcées au fil du temps par les groupes sociaux auxquels nous appartenons, les médias que nous consultons, et aussi la façon dont notre cerveau est câblé. Remettre en question nos visions du monde à l'aide de faits peut être ressenti comme une attaque contre nos identités personnelles, et peut souvent aboutir à un durcissement de nos positions. Des études de psychologie cognitive et de neurosciences ont montré qu’en politique, les individus se forgent leurs convictions bien plus à partir de leurs émotions, telles que la peur, le mépris et la colère, qu’à partir des faits. Le plus souvent, les faits nouveaux ne font pas changer d'avis les individus.

Keith M. Bellizzi, l’auteur de l’article publié dans The Conversation, est un chercheur expert du développement humain, de la santé publique et du changement de comportement. Ses travaux l’ont amené à constater à quel point il est difficile de faire évoluer l'état d’esprit et le comportement d'une personne lorsqu'elle rencontre de nouvelles informations qui vont à l'encontre de ses croyances. Pour Keith M. Bellizzi, de nombreuses personnes ressentent une remise en question de leur vision du monde comme une attaque de leur identité personnelle, ce qui peut les amener à un durcissement de leur position. 

Pourquoi il est si difficile de changer d'opinion

Selon l’auteur voici les raisons peuvant expliquer notre tendance naturellle à résister à l'envie de changer d'avis, et comment nous pouvons améliorer notre capacité à le faire.

Le rejet de ce qui contredit vos croyances

« Dans un monde idéal, les personnes rationnelles qui rencontrent de nouvelles preuves contredisant leurs croyances évalueraient les faits et modifieraient leurs opinions en conséquence. Mais ce n'est généralement pas ainsi que les choses se passent dans le monde réel. » Car la rationalité implique une flexibilité conceptuelle qui n’est pas présente dans une croyance. Au lieu de réévaluer ce qu'ils ont cru jusqu'à présent, les individus ont tendance à rejeter les preuves incompatibles avec leur croyances (Taber & Lodge, 2006). Keith M. Bellizzi explique cela par un biais cognitif appelé la persévérance dans les croyances. Ce phénomène correspond à la vision selon laquelle les êtres humains peuvent agir de manière irrationnelle. 

Devant des faits qui suggèrent que leurs croyances actuelles sont fausses, les individus se sentent menacés, et tout particulièrement quand la remise en cause est l’expression d’une identité politique et personnelle.  La confrontation des croyances peut avoir un « effet boomerang » en renforcant les croyances initiales, en particulier sur les questions à caractère politique. Les chercheurs ont observé ce phénomène dans des études concernant les politiques sur les changements climatique (Hart & Nisbet 2011) et les attitudes à l'égard de la vaccination des enfants (Richey & Freed, 2014.)

La focalisation sur ce qui confirme vos convictions

Le second biais cognitif expliqué par Keith M. Bellizzi est le biais de confirmation. « Il s'agit de la tendance naturelle à rechercher des informations ou à interpréter les choses d'une manière qui conforte nos croyances existantes. » Le biais de confirmation est renforcé lors des interactions avec des personnes partageant les mêmes idées. En vous empêchant de considérer une situation de façon objective, le biais de confirmation peut conduire à des erreurs de jugement. 

La biologie du cerveau ne vous aide pas à changer d’avis

Votre cerveau est organisé pour assurer votre protection physique et psychologique, et en particulier le sentiment de cohérence interne, même devant des faits qui montrent que vous vous trompez. Rien n’est plus euphorisant, énergétisant que l’illusion du sentiment d’être soi. La satisfaction de nos besoins psychologiques peut déclencher un flot d'hormones, dont la dopamine et l'adrénaline, qui contribuent à la sensation de plaisir, et dont nous pouvons être dépendants. Pour certains c’est le sentiment d’avoir eu raison lors d’un échange, pour d’autres le sentiment d’être aimé, la reconnaissance de son travail, une relation de complicité, un défi sportif, etc. Toute émotions fortes nous empêchent de penser clairement et d’utiliser notre rationalité.  

Votre cerveau vous protège également dans les situations de stress élevé. La situation n’exige pas de la réflexion mais de l’action. La libération de l’adrénaline et cortisol suspend les fonctions cognitives supérieures et la capacité à penser de façon logique et rationnelle. (Lee & Glass 2007). Devant la perception d’une menace, l'amygdale du système limbique s’active et déclenche une réaction de combat ou de fuite. En situation de stress la communication devient inefficace, car nous ne sommes plus en mesure d’écouter l’autre et de prendre en compte des points de vue différents.

Que faire pour assouplir les croyances

Keith M. Bellizzi propose plusieurs solutions afin de ne pas se laisser piéger par les biais cognitifs et la biologie du cerveau qui rendent difficile le changement de point de vue. 

Garder l'esprit ouvert, en apprenant de nouvelles choses, en recherchant des points de vue différents sur un même problème, en tentant d’utiliser des preuves précises, objectives et vérifiées, pour se faire une opinion ou la modifier.

Se protéger des influences aberrantes. « Par exemple, accordez plus de poids aux nombreux médecins et responsables de la santé publique qui décrivent la prépondérance des preuves sur la sécurité et l’efficacité des vaccins, qu'à un médecin marginal qui suggère le contraire sur un podcast »

Se méfier des répétitions, car « les déclarations répétées sont souvent perçues comme plus véridiques que les nouvelles informations, quelle que soit la fausseté de l'affirmation. Les manipulateurs des médias sociaux et les politiciens ne le savent que trop bien. »

Présenter les choses de manière non conflictuelle, afin de permettre à ses interlocuteurs d'évaluer les nouvelles informations sans se sentir attaqués. « Insulter les autres et suggérer que quelqu'un est ignorant ou mal informé, même si ses croyances sont erronées, amènera ceux que vous tentez d'influencer à rejeter votre argument. A la place, posez des questions qui amènent la personne à remettre en question ce qu'elle croit. »

Reconnaitre que nous avons tous ces tendances à maintenir notre point de vue. « Ecoutez respectueusement les autres opinions. Respirez profondément et faites une pause lorsque vous sentez que votre corps est prêt à se battre. N'oubliez pas qu'il est normal de se tromper parfois. La vie peut être un processus de croissance. »

Commentaires pour les coachs de santé

Il me paraît intéressant de ramener les leçons de cet article aux domaines de la santé et de la maladie, dans lesquels les croyances sont omniprésentes. Les croyances limitantes sont celles qui ne contribuent pas à la guérison et à la santé. Notre état de santé actuel est en grande partie conditionné par nos croyances concernant les événements du passé, et aussi par les croyances que nous projetons sur notre futur. Pour pouvoir guérir, il est utile de croire que la guérison est importante pour soi, que c’est possible de guérir, que les nouveaux comportements de santé à adopter sont pertinents pour modifier l’évolution de la maladie, que l’on a suffisamment confiance en soi pour la mise en œuvre des nouveaux comportements, et enfin que l’on mérite de guérir et que nous en avons la responsabilité.

Alors comment aider une personne à changer ses croyances, bien sûr quand elle en fait la demande. L’article de Keith M. Bellizzi est révélateur du monde de pensée scientifique, en expliquant d’une part que les croyances sont cognitivement et biologiquement blindées pour résister aux arguments logiques, et d’autre part de proposer des solutions tout à fait logiques pour assouplir les croyances. L’auteur dit en conclusion que nous devons faire preuve d’humilité pour reconnaître qu’en tant qu’humains, nous devons accepter que nos croyances nous trompent. Il a bien raison en en faisant la démonstration dans cet article.

Les scientifiques ne jurent que par le monde des faits, des preuves objectivables et mesurables, des règles qui dans le domaine de la psychologie s’appliquent bien aux comportements. Mais la rationalité des croyances nous ne nous permet pas de croire le fait que les croyances ne changent pas selon les mêmes règles que celles qui s’appliquent aux comportements. Les preuves environnementales et comportementales restent insuffisantes pour changer une croyance, car une croyance n’a rien à voir avec la réalité. 

La connaissance s’adresse au monde des réalités observables alors que les croyances concernent ce que personne ne peut réellement savoir et observer. Il ne faut pas oublier que la perception du monde qui nous entoure est filtrée par notre système de croyance. Nous voyons ce que nous croyons et pas l’inverse. Ce qui signifie que si je ne trouve pas dans le monde extérieur ce que je recherche, c’est probablement que cette chose n’existe pas dans mon monde intérieur. Une personne qui déclare être atteinte d’une maladie incurable est celle qui ne dispose pas d’une réalité extérieure pour savoir si elle peut guérir ou pas. Et même si elle dispose de ces preuves pour d’autres personnes, elle peut ne pas y croire pour elle. Cette personne a donc besoin de croire qu’elle va guérir précisément par ce qu’on ne connaît pas la réalité des possibilités de guérison de sa maladie. 

Si la réalité extérieure ne lui apporte pas de preuves, l’imagination peut l’aider à se fabriquer une réalité intérieure alternative. Car pour citer Einstein, « l’imagination a bien plus de pouvoir que le savoir. »  Changer une croyance limitante consiste avant tout à focaliser l’attention sur les raisons les plus valables de vivre (une intention de vie), s’en faire une représentation sensorielle suffisamment puissante pour que l’intention puisse être incarnée et devenir une réalité intérieure. La croyance devient aidante quand la personne  ressent que l’émotion liée à la réalisation de l’intention est déjà présente en elle. 

Sources cités dans l'article de Keith M. Bellizzi

Cognitive Biases and Brain Biology Help Explain Why Facts Don’t Change Mind Neuroscience News Psychology·August 13, 2022, Keith M. Bellizzi, The Conversation; https://neurosciencenews.com/facts-worldview-21233/

Taber, C.S. and Lodge, M. (2006), Motivated Skepticism in the Evaluation of Political Beliefs. American Journal of Political Science, 50: 755-769. https://doi.org/10.1111/j.1540-5907.2006.00214.x

Boomerang Effects in Science Communication: How Motivated Reasoning and Identity Cues Amplify Opinion Polarization About Climate Mitigation Policies, P. Sol Hart, Erik C. Nisbet First Published August 11, 2011 Research Article  https://doi.org/10.1177/0093650211416646

Effective Messages in Vaccine Promotion: A Randomized Trial ; Brendan Nyhan, PhD;  Jason Reifler,   Sean Richey, Gary L. Freed, Pediatrics (2014) 133 (4): e835–e842. https://doi.org/10.1542/peds.2013-2365

Lee BK, Glass TA, McAtee MJ, et al. Associations of Salivary Cortisol With Cognitive Function in the Baltimore Memory Study. Arch Gen Psychiatry. 2007;64(7):810–818. doi:10.1001/archpsyc.64.7.810

Šimić, G.; Tkalčić, M.; Vukić, V.; Mulc, D.; Španić, E.; Šagud, M.; Olucha-Bordonau, F.E.; Vukšić, M.; R. Hof, P. Understanding Emotions: Origins and Roles of the Amygdala. Biomolecules 2021, 11, 823. https://doi.org/10.3390/biom11060823